Mal Saint-Martin Liège 1312

Résumé historique - "Le Mal Saint-Martin" - Liège 1312

 

Une principauté particulière

Pour bien comprendre le déroulement des faits dont il va être question, il faut se rappeler qu’au moyen âge Liège n’était pas une principauté comme les autres.  Elle était principauté ecclésiastique.  Et le poids du clergé et de l’Eglise était déterminant dans le fonctionnement politique de la cité.

Ainsi donc, à l’aube de ce XIVe siècle, dans la ville, le pouvoir était partagé entre trois forces : le Prince-évêque (qui, outre la cité, gère l’ensemble de la principauté) ; le chapitre de la cathédrale (les chanoines de St-Lambert)) ; et le patriciat (lignages de notables).  En fait, uniquement des « grands » : nobles, anoblis ou grands bourgeois.  En bref : une oligarchie qui occupe tous les postes officiels et administratifs.

Or, on l’a vu dans les provinces flamandes à la même époque, les métiers commencent à se grouper et à constituer une force montante qui réclamera peu à peu un rôle dans la conduite des cités.  La victoire des « Eperons d’or », en 1302, marquera avec fracas l’irruption des corporations sur la scène politique.

 

La fermeté

En 1303, le clergé (et, notamment, les riches chanoines de St-Lambert), pour échapper à la taxe dite de la « fermeté » (qui devait frapper tout le monde !), s’allie avec le peuple pour tenir tête au patriciat.   A ce moment, profitant de cette alliance, les métiers obtiennent, par un coup de force, une participation pour moitié dans le Conseil des Jurés, organe qui régit la cité.  C’est un premier pas qui marque l’entrée  en scène des petits à Liège.

On imagine la rancœur des patriciens de voir leur pouvoir séculaire rogné par ce peuple qu’il méprise tant !

 

La mort du Prince-Eveque

Sur ces entrefaites (en 1312) le prince évêque, Thibaut de Bar, qui guerroyait en Italie aux côtés de l’empereur Henri VII, meurt.  D’où vacance du pouvoir à Liège. Dans ces circonstances, la juridiction de la Principauté prévoit la nomination d’un « mambourg » (régent).  S’ensuit une dispute entre les chanoines et le patriciat qui, chacun, revendique le droit de nommer ce mambourg.

Le chapitre cathédral prend tout le monde de vitesse en nommant son prévôt, Arnould de Blankenheim, au poste controversé.  Les patriciens enragent.  Ils se rassemblent secrètement et ourdissent le complot.  Ils n’admettent ni ce choix du mambourg ni même – et surtout – la présence dans les assemblées exécutives de « manants » issus du menu peuple.  Ils veulent rétablir l’ordre ancien où tous les pouvoirs étaient dans leurs mains (et celles de leurs familles et amis).  Ils sont aussi liés avec la noblesse des campagnes et notamment le puissant comte de Looz (Campine).

 

Le premier incendie

Dans la nuit du 3 août 1312, les patriciens et leurs hommes se dispersent sur le marché et boutent le feu aux boutiques des bouchers.  Ces derniers surgissent et tombent dans le piège.  Car les nobles avaient préparé leur coup : bien armés, ils massacrent systématiquement tous les gens des métiers qui accourent au bruit de la bagarre. 

Mais la surprise ne fut pas totale.  Car certains chanoines, dont on sait qu’ils sont de familles nobles, avaient eu vent de l’affaire.  Et ils avaient prévenu les métiers. 

Ceux-ci accourent donc et des groupes de plus en plus nombreux de métiers différents, aidés par les chanoines de la cathédrale, tous font face aux jeunes nobles et les obligent à se replier vers la Haute Sauvenière.  Le combat est incertain.  Très vite, le chanoine Gauthier de Brunshorn s’effondre sur les degrés de St-Lambert.  Puis c’est le tour d’Arnould de Blankenheim.  Mais, malgré ces pertes, le peuple continue à accourir et à harceler les patriciens.

La troupe des nobles, entraînés au combat, résiste bien et se replie en bon ordre par le Mont-Saint-Martin.  Là, il auraient pu s’échapper par la porte St-Martin vers St-Laurent et la route de Huy.  Mais cette porte est fermée et interdit tout passage.  Les nobles sont dans une souricière.   A ce moment, les métiers de Vottem (maraîchers) et de Ste-Marguerite (houilleurs) surgissent et forcent les grands à se replier dans la basilique.

 

Le second incendie

Normalement, puisque nous sommes au moyen âge, tout aurait dû s’arrêter là.  C’est la Paix de Dieu !  Mais, qu’à cela ne tienne,  la colère du peuple est trop grande.  Des bottes de paille sont entassées au pied de la tour et le feu y est bouté ! 

De l’autre côté des remparts, le comte de Looz et sa troupe, qui devaient venir épauler les nobles, n’arrivent pas à entrer.  La porte reste fermée et la population y veille !  Mieux, elle se fait menaçante et force le comte à déguerpir.

Et l’édifice s’enflamme.  Les nobles, soit se jettent dans le vide, soit sont brûlés soit … sont massacrés par le peuple qui les attend au pied de l’église en feu !  On évalue à deux cents le nombre de patriciens disparus dans cette terrible nuit.

Ainsi se termina le Mal Saint-Martin qui commença par un incendie et se termina par un autre incendie !

 

La paix 

La noblesse de Liège, déjà affaiblie par la guerre entre les Awans et les Waroux,  est amputée de ses meilleurs éléments.  Il ne reste aux survivants qu’à négocier une paix qui consacre l’entrée des métiers dans les organes politiques de la cité.  C’est la Paix d’Angleur (1313) puis celle de Fexhe (1316).

 

Conclusion

On ne peut pas nier que cette évolution politique est due à des motifs parfois très terre à terre.  Tout a commencé parce que les riches chanoines, afin de ne pas payer la taxe de la fermeté (que tout le monde devait payer !), se sont alliés aux petits qui en profitèrent pour faire valoir leurs droits.  Ainsi va l’Histoire….

Ce n’était pas encore la démocratie mais c’était un pas vers elle.  Le pouvoir détenu par une oligarchie évoluait maintenant vers des assemblées composites où il allait falloir négocier sans fin.  Jean Lejeune appelle cela une « démocratie corporative » !  Mais, ce faisant, on s’éloignait de l’absolutisme de la féodalité. 

De plus une nouvelle classe politique était née qu’on ne pourrait plus jamais ignorer.

Au 14e siècle, c’était un fameux progrès !   Et c’était à Liège !

 

Jacques van de Weerdt

 

BIBLIOGRAPHIE

- « Luttes sociales à Liège », 13e et 14e siècles.  F. VERCAUTEREN
- « Saint-Martin, Mémoire de Liège » M. LAFFINEUR
- « La principauté de Liège » J. LEJEUNE
- « Histoire de Liège » J STIENNON,  JL KUPPER